Comment étaient éduqués les Spartiates ?

Cité antique, objet de fascination et de vénération déjà à son époque, même par ses rivaux, Sparte apparaît comme la cité guerrière par excellence, sans arrêt focalisée sur le combat, les vertus d’héroïsme, de patriotisme, et de bravoure.

 

Son modèle éducatif très rude, notamment, a fait l’objet de nombreuses analyses.

 

Voyons plus précisément de quoi tient ce modèle, et pourquoi il était réservé aux citoyens spartiates.

 

Sparte comprend 3 grandes classes sociales:

 

Il y a d’abord les périèques : ce sont des individus libres, vivant dans les cités dépendantes de l’État lacédémonien. Ils sont artisans, et commerçants. Avec les ilotes, ce sont eux qui sont les agents économiques de Sparte.

 

Les spartiates laissent les périèques vivre sous leurs propres lois, administrations, coutumes.

 

En revanche, ils sont appelés à servir en tant qu’hoplites, classe d’infanterie lourdement armée, et on ne leur reconnaît aucun droit civique dans le domaine politique.

 

Les ilotes, eux, représentent la masse servile. C’est la classe sociale la plus nombreuse, représentant plus de la moitié des habitants de Sparte à la fin du VIIIème siècle.

 

Ils sont attachés au lot de terre (kleros) appartenant au citoyen spartiate. Ils doivent y travailler et le fructifier, et doivent reverser chaque année une part des récoltes au citoyen possédant le domaine, cette redevance (apophora) devant permettre à ce dernier d’entretenir son foyer et lui-même.

 

Attaché à la terre, sa situation se rapproche plus de celle du serf médiéval que de « l’esclave-marchandise » décrit par Aristote.

 

Sans doute due à la crainte que représente leur nombre, et pour éviter tout révolte, les ilotes sont constamment brimés, discriminés.

 

Bien que sa situation sociale et « juridique » soit très précaire, sa situation économique ne l’est pas : il est n’est pas forcément pauvre, les terres du Péloponnèse étant très fertiles.

 

Ces deux classes sociales correspondent aux populations autochtones envahies et conquises par les Spartiates au VIIIème siècle av. J-C.

 

Une citoyenneté sous conditions

 

Seuls donc peuvent être citoyens, les hommes nés de parents eux-mêmes spartiates, ayant reçu une éducation spartiate, et possédant un kléros. Des situations intermédiaires de déclassement peuvent exister (spartiates lâches au combat, enfants bâtards) reléguant le Spartiate au rang de citoyen de seconde zone. L’ascension sociale peut également exister (affranchissement des ilotes par exemple, qui ne pourront jamais être pleinement citoyens toutefois).

 

Les citoyens n’ont aucun rôle de production, délégué aux Périèques et Ilotes. Ils n’ont qu’un seul but, être formés pour la guerre, le combat. En cela, ils remplissent exclusivement la deuxième fonction de la tripartition européenne chère à Dumezil :

 

oratores, bellatores, laboratores (ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent).

 

En définitive, il apparaît déjà que le véritable Huomoioi (« semblable » en grec) pleinement citoyen, est le citoyen-guerrier, prouvant l’accomplissement et la réussite de son éducation militaire, sa bravoure au combat, et l’honneur de son nom, comme nous allons le voir plus précisément maintenant.

 

L’éducation spartiate, son origine, ses buts :

 

L’éducation spartiate est remarquable en ce qu’elle a été un modèle unique dans toute la Grèce antique : elle est communautaire, organisée par l’Etat lacédémonien, et très rude, car destinée à former des citoyens guerriers, dans un contexte géo-politique où les guerres entre Cités-Etats et empires étrangers sont incessantes.

 

Nous avons peu de sources pertinentes sur l’éducation spartiate à l’époque archaïque et classique : Xénophon et Hérodote parlent seulement d’un des éléments de cette éducation, à savoir l’enterrement des irènes, classe d’âge de spartiates, qui sont morts au combat.

 

Elles abondent en revanche dès l’époque romaine, mais on ne sait si la description de cet âgogè (nom désignant ce modèle éducatif, qui signifie littéralement « dressage ») correspond à la même réalité des anciennes époques, qui sera restée inchangée.

 

Supposément crée au VIIIème siècle av J-C par le quasi-légendaire législateur spartiate Lycurgue, auteur notamment de la Rhêna, la Constitution spartiate, ce modèle éducatif est une réalité attestée seulement au IVème siècle.

 

L’idéal spartiate commence dès la naissance : Selon Plutarque, les nouveaux-nés supposés faibles, chétifs, sont jetés dans le gouffre des Apothètes même si cette affirmation est toutefois remise en cause par les archéologues, aucun ossement n’ayant été trouvé à son emplacement.

 

Ils ne doivent être pas un fardeau pour la Cité. Cette pensée caractéristique spartiate pousse d’ailleurs les hommes les plus robustes à épouser les femmes les plus saines et fortes, dans un but eugéniste. La virilité chez la femme spartiate n’est d’ailleurs pas un défaut : on attend d’elle qu’elle soit aussi courageuse, stoïque et patriote que ses fils. Elles reçoivent comme les hommes une éducation sportive poussée.

 

L’éducation spartiate est obligatoire pour être pleinement considéré comme citoyen. Plutarque affirme que « celui des citoyens qui ne supportait pas l’agôgè n’avait pas part aux droits civiques ». Il ne pouvait par conséquent pas accéder aux magistratures, ou à la classe la plus prestigieuse, celle des « Hippeis », sorte de garde royale, composée de 300 membres, et chargée notamment des missions militaires les plus périlleuses. Inversement, le non-citoyen qui subit l’agôgè peut le devenir.

 

En quoi consiste exactement l’agôgè ?

 

Les spartiates sont éduqués par le foyer familial jusqu’à ses 7 ans, mais le recours aux nourrices est fréquent. Après 7 ans, l’Etat prend l’enfant à sa famille. C’est là que la véritable agôgè commence.

 

Pour débuter, les enfants reçoivent le minimum des connaissances élémentaires : lire et écrire. On leur apprend également à chanter, pour les marches militaires, et les chants religieux. Notamment avec l’iliade et l’odysée d’Homère, et les poèmes du Poète Tyrtée qui prône un patriotisme héroïque.

 

Ni pédagogue esclave personnel du paterfamilias, ni maître d’école, comme dans le reste de la Grèce, mais un « pédonome », haut magistrat nommé par l’Etat lacédémonien, qui a charge d’autorité et de contrôle sur le spartiate. Cadre éducatif autoritaire, chef incarné, il est respecté par les jeunes spartiates eux-mêmes. Il est accompagné d’un porteur de fouet, au cas où l’enfant qu’il a en charge mérite d’être châtié.

 

Quand le spartiate aura grandi et sera devenu adolescent, il sera sous l’autorité d’un irène, spartiate ayant aux alentours de 20 ans, sur le point de finir sa formation.

 

Notons également que chaque citoyen peut se permettre de critiquer/rabrouer l’apprenti spartiate.

 

L’éducation (pedéia) est quasi-entièrement dédiée à une formation militaire et sportive : Ainsi, l’essentiel de l’apprentissage consiste en des cours d’athlétisme, (lancer de disque, de javelot, course à pied) –les Spartiates seront des athlètes redoutables aux Olympiades.

S’y ajoute le maniement des armes, et la pratique de sports physiques tels que la lutte. Cet apprentissage pouvait se dérouler dans un gymnase, ou une palestre, espace privé dédié à l’éducation physique et disciplinaire, et réservé aux jeunes adolescents (12 à 17 ans environ), le gymnase concernant plus les adolescents ou jeunes adultes. Toutes les sessions d’entraînement étaient encadrées par des « pédotribes » littéralement des professeurs de gymnastique.

Des combats rituels entre spartiates de même classe d’âge pouvaient avoir lieu au Platanistas (l’endroit aux platanes), sorte d’ilot situé sur l’Eurotas, la rivière spartiate.

 

Tous les coups étaient permis, et l’engagement était total, très violent, de sorte que les morts n’étaient pas rares.

 

Dès 12 ans, la vie à la dure s’intensifie : les enfants marchent pieds nus, on ne leur donne qu’un manteau pour l’année, leurs crânes sont rasés. On les nourrit moins qu’il ne le faut : leur appétit constant renforceront leur mental.

 

La vie du jeune spartiate est émaillée de rites initiatiques : pour le rituel du passage de l’enfance à l’adolescence, ils doivent se retirer un an près du sanctuaire d’Orthia.

 

La plus célèbre, importante de ces épreuves, est celle de la « cryptie » : le spartiate doit errer dans la nature. Il est en totale auto-gestion, laissé à lui-même : il doit trouver lui-même sa nourriture (le vol étant à cette occasion glorifié), son abri, sa couche. Il lui est interdit d’être aidé par qui que ce soit.

 

La durée de cette épreuve durait généralement un an.

 

La cryptie se finissait par l’accomplissement d’un crime rituel : celui d’un ilote. A cette occasion, ce meurtre n’était pas considéré comme une souillure. Ceux qui avaient réussi l’épreuve pouvaient prétendre être intégrés dans la classe des « Hippeis», c’est-à-dire la garde royale spartiate, au nombre de 300. Ceux qui échouaient « étaient châtiés » selon des témoignages recueillis par Platon, ces châtiments consistant habituellement en des coups de fouet et des morsures du pouce.

 

Cette période solitaire est un miroir inversé de la vision ultra-communautaire de la mentalité spartiate :

 

par ce rite, on attend du spartiate qu’il puisse survivre et se gérer tout seul, ce qu’on lui interdira ensuite.

 

Cet esprit de groupe se manifeste par l’obligation pour les Homoioi de participer aux repas civiques nocturnes, qui ont lieu chaque jour, et qui se font en commun. Ces « syssisties » sont l’héritage d’une vieille tradition homérique. Chaque citoyen doit avancer une quote-part mensuelle de victuailles. Celui surpris à ne pas ramener sa part est immédiatement déchu de sa citoyenneté. Le repas est très frugal, et quasi-toujours identique : il s’agit souvent du fameux brouet spartiate.

 

Les spartiates vivent ensemble dans des casernes, jusqu’à l’âge de 30 ans, soit 10 ans après la fin de leur formation.

 

Cet esprit de corps se retrouve aussi dans la technique de la phalange, autant par nécessité pratique que par l’exaltation du courage, individuel et collectif, comme nous le verrons plus amplement dans un autre article.

 

Ensuite, la recherche d’une femme pouvait véritablement commencer, et la pression était déjà grande, le célibat trop tardif conduisant à une taxe pour les malheureux contrevenants.

 

Notons que tous les hommes en âge de se battre devaient pouvoir servir comme hoplites, quand pour les autres cités, cela était réservé aux classes les plus riches (sans doute pour se permettre le financement du lourd équipement, là où la cité spartiate le fournissait d’office).

 

Conclusion :

L’agôgè spartiate n’avait pour seule finalité que de préparer les citoyens à la guerre à la défense de la Cité.

 

L’éducation intellectuelle était méprisée, bâclée, n’étant perçue comme n’étant d’aucune utilité pour cette finalité première. Ainsi, on apprend aux spartiates le chant seulement pour des raisons militaires ou religieuse, le rayonnement intellectuel et culturel ne fait pas la comparaison avec celui d’Athènes, là où l’art spartiate avait bien plus d’influence et d’objective qualité à l’époque archaïque.

 

Toutefois, il résulte de cette éducation une qualité militaire certaine :

 

la discipline des soldats spartiates sera réputée, leur héroïsme consacré lors de la bataille des Thermopyles. Sparte sortira vainqueur de la Guerre du Péloponnèse, et assure sa domination sur la terre grecque, là ou Athènes s’affirmera comme puissance thalassocratique.

 

La Nouvelle Sparte

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